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Interview : YAK

Si Oliver Burslem et Andy Jones sont nés dans le même hôpital et sont amis depuis la crèche, Elliott Scott Rawson, alors fraîchement débarqué de Nouvelle-Zélande, s’est greffé au duo il y a un an. La bande était formée.
YAK – le nom, référence à la bête sauvage, sied à merveille – joue tendu, brut et fort. Le chanteur, dont la ressemblance à Mick Jagger n’a que trop été pointée crache au micro les yeux révulsés. Ce trio survolté offre à chacun de leur passage sur scène un moment démentiel empreint d’une frénésie et d’une sauvagerie sans nom. Ils y improvisent, rejouent la même chanson trois fois, hurlent et saccagent la scène avant d’aller boire une bière, ruisselants de sueur. Leur son à mi-chemin entre la tension du post punk New Yorkais (penser Television) et un psychédélisme bruyant résonne sale et brouillon. De Fat Possum à Third Man Records en passant par Steve Mackey de Pulp…, le groupe multiplie les collaborations de bon goût. Leur premier album « Alas Salvation », sorti ce 13 mai, sera l’occasion d’un passage par le Point éphémère, dans quelques jours (jeudi 26 mai). C’est à l’hôtel Alma que j’ai eu l’occasion de retrouver Oliver et Elliott. Lorsqu’il s’agit d’envisager l’avenir, Elliott, par ailleurs très souriant et à l’aise, s’exprime peu tandis qu’Oliver intervient beaucoup (comme pendant tout l’interview d’ailleurs), très désinvolte, presque arrogant. Rencontre.

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Le bassiste Andy a disparu le temps de quelques mois. Pouvez-vous m’expliquer ce qu’il s’est passé ?

Oliver : Aux débuts du groupe nous n’avions pas vraiment de projet, on vivait dans l’instant. On a dû se séparer un moment car Andy avait envie de faire autre chose en parallèle (se marier et voyager avec sa femme NDLR) et nous ne voulions pas faire de pause. Nous avons eu la chance qu’il soit remplacé par un bon ami, Leo Kurunis, qui est un super bassiste. Andy et moi nous nous connaissons depuis tellement longtemps qu’on ne prend plus trop de pincettes l’un avec l’autre. Ça donne des trucs du genre « Va te faire foutre ! », « Toi-même ! »… Avec Léo c’est devenu plus paisible. Et puis chacun a sa manière de préparer ses oeufs le matin et Leo en a une différente de celle d’Andy, c’était rafraîchissant.

Comment s’est passée la collaboration avec Third Man Record, le label de Jack White ?

Elliott : C’était génial ! À Austin on a beaucoup traîné avec Ben Swank qui fait partie de l’équipe. Il nous a vraiment beaucoup aidé, c’est un mec bien.
Oliver : On a surtout joué dans de très bonnes salles de concerts grâce à eux. L’album est déjà fini mais on reste en contact. Nous n’avons pas encore rencontré Jack White en personne mais peut-être que ça se fera lors d’un prochain voyage à Nashville, ce serait vraiment cool. Je suis sûre que la manière de faire cuire leur oeufs est différente là-bas.

Aimeriez-vous avoir un deal avec une grande maison de disque ?

Oliver : Les gens du label avec qui on bosse sont très souples : on fait notre travail et ils le produisent. Du coup, très franchement je ne sais pas trop quoi répondre à part que je suis satisfait de la manière dont ça se passe pour l’instant. Ma philosophie c’est « ne rêve pas ta vie, vis la ».

Et l’idée de créer votre propre label, vous-y pensez?

Oliver : Déjà je n’aime pas l’idée de travailler. Et puis quand tu crées ton propre label, tu dois penser différemment. Pour l’instant on se concentre juste sur notre musique, en essayant d’en faire quelque chose d’honnête. J’ai eu des jobs avant ça, et le plus important était toujours d’acheter pas cher pour revendre bien plus cher. Si tu as un label, tu dois aussi intervenir dans le travail de création, faire en sorte que l’artiste entre dans une case. Et pour le moment, ça ne m’intéresse pas de faire ça.

Racontez-moi le South by Southwest Festival ; comment était-ce ?

Oliver : C’était très fun. On avait à peine atterri qu’on jouait déjà ! On a enchaîné comme ça plusieurs sets, trois ou quatre dans la journée ; on se sentait vraiment bien. Le temps était magnifique et l’alcool coulait à flot. Mais on était déçu que tout s’arrête si tôt le soir, nous on aurait bien continué.

Qu’est-ce que ça fait de voyager tout le temps ? Qu’est-ce que ça change pour vous?

Elliott : On voyage tellement (et les loyers sont tellement chers) que du coup je n’habite plus à Londres ; quand je retourne en Angleterre je vais chez mon oncle dans l’Essex. Il n’y a pas vraiment d’intérêt à payer un loyer à Londres alors qu’on n’est jamais là-bas. Mais à part ça, franchement ça ne m’ennuie pas du tout de faire la route en van avec le groupe, c’est même plutôt très sympa et j’en suis le premier étonné ! Il faut dire que quand j’étais petit je n’ai pas eu l’occasion de voir du pays ; on roulait jusqu’au nord [de la Nouvelle-Zélande N.D.L.R.] pour aller camper sur les îles alentours. Alors j’ai l’habitude d’être assis des heures dans une voiture à inventer des moyens de faire passer le temps… En voyage avec le groupe on écoute beaucoup de musique, on se joue des morceaux, on parle de choses et d’autres. C’est bien mieux que de rouler en ville, de prendre les transports en commun pour aller au bureau parler avec des gens à qui on pas envie de parler. On a tous fait ces jobs de merde.

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Je pense que le processus de création se résume à ces quelques mots : on se remplit la tête de merde et quand on arrive au maximum de ce que l’esprit peut supporter, il faut que ça sorte.

Pourquoi créer des chansons ?

Oliver : Je pense que le processus de création se résume à ces quelques mots : on se remplit la tête de merde et quand on arrive au maximum de ce que l’esprit peut supporter, il faut que ça sorte.
Elliott : Quand tu crées, tu penses toujours que tu aurais pu faire mieux ; tu n’es jamais certain que ta chanson est parfaite. Certains voudraient croire qu’il est possible d’avoir la maîtrise du processus mais ils ont tort.
Oliver : Pour moi c’est évident que la création d’une chanson n’a rien de mécanique ! Certains vous diront que ça vient de l’inconscient, d’autres de Dieu, mais en réalité personne n’en sait rien et c’est précisément ce qui fait de la création une expérience si excitante. On peut-être pourrait rapprocher ça de la méditation… Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle j’ai choisi tel accord et pas tel autre. Peut-être que finalement c’est très humain, ce truc de vouloir toucher les autres, établir des liens avec eux. Enfin, chacun le fait à sa manière.

Les paroles de vos chansons sont peu compréhensibles, très décousues… Est-ce qu’elles veulent dire quelque chose de particulier ?

Elliott : Parfois, quand on se pose tous ensemble et qu’on écoute l’album, on pense que là, ça y est, on a compris les paroles d’Oliver… Mais lui nous renvoie qu’il ne voit pas du tout ce dont il parle, qu’il était probablement bourré quand ça lui est venu…
Oliver : Je parle de beaucoup de choses différentes, de plein de sujets. J’écris des mots, des tonnes de phrases, des tas de trucs. Pour « Victorious » par exemple, je crois que le point de départ était la Grande Bretagne ; j’avais dans l’idée de composer une sorte d’hymne national, quelque chose qui serait comme un trésor national, avec des paroles denses et fortes du genre « nous ne serons jamais esclaves »… Quand je pense à tout ce qui se passe en Angleterre… Franchement je ne suis pas très fan des Tories par exemple… Après, lorsqu’on enregistre je chante comme si j’expulsais ce que j’ai dans la tête, toute cette merde ; j’essaye de faire des paroles avec ça. Par exemple j’aime beaucoup Captain Beefheart, ses paroles sont comme des couleurs. C’est un type des années 70 qui était aussi peintre. Ces paroles ne veulent pas vraiment dire grand-chose mais c’est beau ; il y a toujours des mots très crus qu’il mélange en les associant un peu à la manière d’un jeu à boire.

Et « Alas Salvation » comme nom d’album ?

Oliver : Chaque fois qu’on pense à un album, on s’attend à ce que son titre révèle quelque chose de super important sur le groupe, ça m’énerve ! En réfléchissant à un nom pour l’album je voulais une expression qui en impose. « Alas Salvation » ça sonne comme une déclaration grandiose sauf que ce n’est pas une déclaration, en soit, ça ne veut rien dire. Enfin ça veut dire quelque chose pour moi, mais c’est une déclaration vide… Beaucoup de gens disent « At last, salvation », ce qui est très différent. « Alas Salvation » possède quelque chose de plus.

L’utilisation du synthé sur scène n’est pas systématique, il semble qu’en ce moment il soit moins utilisé. Comment l’expliquez vous ?

Olly : Chaque concert est différent. Parfois je ne veux pas jouer du synthé, d’autres fois j’en joue pendant tout le concert. Rien n’est écrit, ça se décide selon mon envie et le moment. Pour les concerts où on se retrouve le dos contre le mur et où il y a trois personnes dans le public, l’idée est de produire un son très intense ; c’est pourquoi je ne l’utilise pas vraiment, et je le renverse à terre dès les premières notes. Mais pour des salles de concerts plus grandes je cherche un effet davantage élaboré et mélodique ; dans ces cas et vu qu’on joue plus de morceaux de l’album, je l’utilise beaucoup.

je pense qu’on pourrait faire de parfaits porteurs de cercueils ; ça nous irait très bien parce qu’on est plutôt gelés au niveau des émotions

Quel est l’avenir de Yak ?

Oliver : Maintenant la musique, c’est ce que l’on fait tous les jours. On a un emploi du temps… C’est déjà fou d’en avoir un. À chaque fois qu’on ouvre une porte on se demande qui va en sortir et qui va se cacher derrière.
Elliott : Je ne sais pas jusqu’où ça va aller mais pour le moment tout est nouveau et tout est positif. L’album vient de sortir et nous avons un planning rempli pour le reste de l’année. Peut-être qu’après je vais devoir retourner travailler à mi-temps au Shacklewell Arms [pub à Dalston, Londres où il travaillait à mi-temps avant les tournées N.D.L.R.], ou peut-être qu’on planchera sur un second album, qui sait ? À ce jour nous n’avons pas signé pour un second album.
Oliver : Je sais que je continuerais quoi qu’il arrive, même si c’est pour jouer devant dix personnes les dimanche soirs. Mais nous n’en sommes pas là encore, enfin, peut-être juste de temps en temps… Ou sinon je pourrais devenir infirmier, ça me plairait bien mais je ne sais pas si j’en serais capable. À vrai dire, je pense qu’on pourrait faire de parfaits porteurs de cercueils ; ça nous irait très bien parce qu’on est plutôt gelés au niveau des émotions. J’aimerais aussi aller vivre au Pays de Galle mais il faut avoir accompli des choses avant de prendre sa retraite à la campagne. Je vais essayer de faire le maximum tant que j’ai de l’énergie. Puis un jour viendra où je serai gros, assis sur mon porche et je me rappellerais de tout ce que j’ai fait.

Oliver peux-tu me parler du t-shirt [visible dans « Plastic People », « Hungry Hearts », « Harbour the feeling » et « Victorious », N.D.L.R.] que tu portes à chaque concert ? Est-ce un porte bonheur ?

Elliott : Le gris rayé ?
Oliver : Je l’ai perdu. Je ne sais pas quand. Je n’achète jamais de vêtements. Là d’où je viens, à Wolverhampton, je dénichais des choses dans des fripes ou chez des amis. Ce tee-shirt était à ma mère, elle me l’avait donné. Elle me dit toujours « tu pues, va t’acheter des habits ». Elle l’avait depuis des années. Lorsque je rentre chez mes parents (ils habitent une sorte de ferme énorme) ma mère reprise toujours les trous de mes vêtements. Le costume que je porte souvent [visible dans le clip « Harbour the feeling », N.D.L.R.] est à l’un de mes oncles qui m’a élevé, il me l’avait offert. Il est mort depuis. Je trouve ça beau d’avoir un peu de mon oncle avec moi lors de certains de mes concerts. Mes habits ont souvent une histoire, comme mes guitares. Elles se cassent et je les répare tellement qu’elles deviennent différentes, comme neuves. J’ai fini par accepter que tout ce que je possède peut être perdu, ça ne me dérange plus.

Que faites-vous quand vous ne faites pas de musique ?

Oliver : Des choses normales : la famille, la nature, ma petite amie [la mannequin Lili Sumner N.D.L.R.]. Je joue dans un groupe mais je fais toujours mes oeufs moi-même. Bien sûr c’est très personnel d’écrire une chanson mais j’aime l’idée qu’en réalité personne n’en ait rien à faire… Parler de moi-même, franchement ça me rend fou ! Je veux dire par là que les choses que j’aime faire ce sont juste des choses, rien de plus : pour d’autres ce serait le golf, pour moi c’est la musique. J’aime parler aux gens mais quand les choses se font naturellement. Je ne viens pas d’un milieu où l’on parle beaucoup de soi et où l’on fait des histoires de tout. Alors parler encore et encore, toujours pour disséquer le groupe, c’est pas vraiment mon truc.

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Remerciement à Pias France et Mela Kla pour son aide.
Interview réalisée par Chayma Mehenna pour STBC

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